Fixation d’objectifs : rêver ou performer ?

Entre aspiration et efficacité

Chaque début d’année s’accompagne de la même question.
Quels objectifs se fixer pour la saison à venir ?

Faut-il viser haut, parfois trop haut, et se laisser porter par des objectifs qui font rêver ?
Ou au contraire privilégier des objectifs réalistes, mesurables, orientés vers la performance et le progrès concret ?

Dans les sports d’endurance, cette tension est souvent marquée.

Les rêves nourrissent l’engagement à long terme, mais la performance exige rigueur, adaptation et lucidité.
Le problème n’est pas de rêver ou de performer, mais de comprendre ses attentes et de savoir comment structurer ses objectifs.


Pourquoi nous avons besoin de rêver

Les objectifs dits « ambitieux » ou « aspirants » jouent un rôle fondamental dans la motivation humaine.

La théorie de l’autodétermination (Deci & Ryan, 2000) montre que la motivation la plus durable est la motivation intrinsèque : celle qui naît du sens, du plaisir et de l’alignement personnel.
Les objectifs porteurs de rêves nourrissent précisément cette dimension. Ils donnent une direction, une identité, une raison de s’engager dans l’effort.

Des recherches montrent que les objectifs à long terme, même très élevés, renforcent :

  • la persévérance,

  • l’engagement émotionnel,

  • la capacité à tolérer l’inconfort,

  • la cohérence des comportements sur le temps long.

En d’autres termes, le rêve agit comme une boussole motivationnelle. Il ne dicte pas le chemin exact, mais donne une orientation.


Les limites des objectifs irréalistes

Cependant, rêver sans structure comporte des risques bien documentés.

Les travaux d’Edwin Locke et Gary Latham sur la théorie de la fixation d’objectifs montrent que des objectifs trop vagues ou irréalistes peuvent :

  • augmenter la frustration,

  • fragiliser la confiance en soi,

  • favoriser l’abandon,

  • générer une perception chronique d’échec.

Lorsque l’écart entre l’objectif et les capacités actuelles est trop important, le cerveau interprète l’objectif non comme un défi, mais comme une menace.
Cela active des réponses de stress, diminue l’auto-efficacité perçue (Bandura, 1997) et altère la qualité de l’engagement.

Un objectif qui fait rêver mais qui n’est jamais décliné en étapes concrètes devient alors un facteur de pression plutôt qu’un moteur.


Performance et objectifs : ce que dit la science

Les recherches montrent que les objectifs les plus efficaces présentent plusieurs caractéristiques :

  • ils sont spécifiques,

  • progressifs,

  • orientés vers le processus autant que vers le résultat,

  • et régulièrement réévalués.

Les objectifs de performance (temps, classement, puissance, distance) sont utiles, mais uniquement lorsqu’ils sont intégrés dans une structure plus large.

Les études en psychologie du sport distinguent généralement :

  • les objectifs de résultat (gagner, se qualifier, atteindre un podium),

  • les objectifs de performance (améliorer un temps, une puissance, une régularité),

  • les objectifs de processus (comportements, routines, qualités mentales).

Les athlètes les plus stables émotionnellement et les plus performants sont ceux qui s’appuient principalement sur des objectifs de processus, tout en gardant des objectifs de résultat comme toile de fond.


Rêve et performance : une fausse opposition

La littérature scientifique converge vers une idée clé : le rêve et la performance ne s’opposent pas — ils opèrent à des niveaux différents.

Le rêve appartient au niveau identitaire et motivationnel.
Il répond à la question : Pourquoi est-ce que je m’entraîne ?

La performance appartient au niveau opérationnel et adaptatif.
Elle répond à la question : Comment est-ce que je progresse concrètement ?

Les athlètes les plus résilients ne choisissent pas entre les deux.
Ils construisent un système d’objectifs hiérarchisé :

  • une vision inspirante à long terme,

  • des objectifs intermédiaires réalistes,

  • des indicateurs quotidiens orientés vers le processus.


L’importance de l’auto-observation

Un point souvent négligé dans la fixation d’objectifs est la capacité d’auto-observation.

Les recherches sur la métacognition montrent que la capacité à observer ses propres états internes — fatigue, motivation, stress, plaisir — améliore la qualité des ajustements et la durabilité de l’engagement (Fleming et al., 2012).

Tenir un journal, noter ses ressentis, ses réactions émotionnelles face aux objectifs, permet de :

  • détecter un objectif devenu trop rigide,

  • repérer une perte de sens,

  • ajuster le niveau de défi,

  • maintenir un équilibre entre ambition et respect de soi.

Un objectif bien choisi n’est pas figé. Il évolue avec l’athlète.


Alors, que choisir en ce début d’année ?

La question n’est pas : Dois-je rêver ou performer ?

Un objectif pertinent, c’est :

  • inspirer sans écraser,

  • engager sans rigidifier,

  • stimuler sans épuiser.

Il laisse de la place à l’incertitude, à l’apprentissage et à l’évolution personnelle.

La performance durable ne naît pas d’objectifs parfaits, mais d’une relation saine et consciente à ses ambitions.


Conclusion

Les objectifs qui font rêver donnent une direction.
Les objectifs de performance donnent un cadre.
Les objectifs de processus donnent de la stabilité.

Ce n’est pas le niveau d’ambition qui détermine la réussite, mais la manière dont cette ambition est structurée, vécue et ajustée.

En début d’année, peut-être que le plus important n’est pas de choisir le bon objectif, mais de développer la capacité à écouter, observer et ajuster.

C’est là que se joue la performance sur le temps long.


Références

  • Bandura, A. (1997). Self-efficacy: The exercise of control. Freeman.

  • Deci, E. L., & Ryan, R. M. (2000). Self-Determination Theory and the facilitation of Intrinsic Motivation.

  • Locke, E. A., & Latham, G. P. (2002). Building a practically useful theory of goal setting and task motivation. American Psychologist, 57(9), 705–717.

  • Fleming, S. M., Dolan, R. J., & Frith, C. D. (2012). Metacognition: computation, biology and function. Philosophical Transactions of the Royal Society B.


Suivant
Suivant

L’art de la pause